Fatoumata Yarie Diakité est devenue relais communautaire, ou RECO, parce qu’elle voulait aider ses proches et ses voisins. « Quand je vois quelqu’un comprendre un message de santé ou accepter d’aller au centre de santé, je sais que mes efforts ne sont pas vains », dit-elle. Dans la commune rurale de Mambia, dans la région de Kindia en Guinée, elle parcourt les villages pour échanger avec les familles sur la prévention et les soins. Dans cette zone où les structures de santé sont parfois éloignées et ou beaucoup se tourne d’abord vers la médecine traditionnelle, son travail repose entièrement sur une confiance construite patiemment, communauté par communauté.
Elle se souvient d’une femme enceinte qui vivait à près de 50 kilomètres du centre de santé le plus proche. C’était sa troisième grossesse, et elle n’avait jamais consulté dans un centre de santé. Après plusieurs discussions patientes, et avec Yarie à ses côtés, elle a fini par accepter de s’y rendre. La mère a reçu des soins prénatals et a ensuite donné naissance à un enfant en bonne santé. Une autre fois, une voisine avait du mal à marcher, les jambes enflées et douloureuses. Yarie l’a encouragée à se faire soigner et l’a accompagnée pendant son traitement. La femme s’est rétablie, et ne manque jamais de la remercier chaleureusement chaque fois qu’elles se croisent.
Cette confiance va dans les deux sens. Des familles demandent spontanément à Yarie de les accompagner jusqu’au centre de santé. Au moment des récoltes, des voisins lui apportent de la nourriture. Et lorsqu’elle traverse une période difficile, d’autres prennent le relais à leur tour. C’est ce qui lui permet de continuer, malgré le manque de moyens : Yarie prend soin de sa communauté, et sa communauté prend soin d’elle.
Un déficit de financement que les RECO et les ASC ressentent directement
L’histoire de Yarie est aussi une histoire de gros sous. Les Agents de Santé Communautaire (ASC) et les RECO comme elle créent un pont indispensable entre leurs voisins et des soins qui, autrement, resteraient hors de portée. Pourtant, la santé communautaire demeure l’un des secteurs les plus sous-financée à travers l’Afrique. En Guinée, plus de 90 % du budget de la santé communautaire provient de partenaires extérieurs. Le déficit qui subsiste s’élève à environ 1 000 milliards de GNF, soit près de 114 millions de dollars américains.
Ce déficit n’a rien d’abstrait. Il se traduit par les longues distances que des RECO comme Yarie parcourent à pied, ou par les fournitures médicales qu’elles doivent parfois acheter avec leur propre argent. C’est un schéma que l’on retrouve à travers tout le continent : des ASCs qui soutiennent des systèmes de santé essentiels au prix de lourds sacrifices personnels, sans bénéficier de la rémunération ni la reconnaissance accordée aux autres professionnels de santé de première ligne.

Pour combler ce fossé, mobiliser davantage de ressources est indispensable. Mais lorsque les moyens sont limités, la manière dont ils sont investis devient cruciale. Aujourd’hui, les financements sont trop souvent fragmentés : chaque partenaire impose ses propres projets, ses priorités et ses modèles de mise en œuvre. Cette dispersion oblige l’État à gérer un puzzle de programmes déconnectés, au lieu de bâtir un système de santé solide, unifié et durable pour les communautés. Augmenter les budgets ne suffira pas ; il faut d’abord harmoniser l’aide.
L’objectif doit donc être double : mobiliser davantage de ressources pour la santé communautaire tout en veillant à ce que chaque financement contribue à renforcer un système piloté par l’État. Les investissements les plus efficaces sont ceux qui développent la capacité du gouvernement à planifier, financer, et pérenniser la santé communautaire. Ce n’est qu’à cette condition que les RECO, comme Yarie, pourront être pleinement reconnus, rémunérés et intégrés en tant que maillons essentiels du système de santé national.
Bâtir un modèle de financement souverain et durable
Heureusement, la Guinée dispose déjà de fondations solides. Son cadre de décentralisation confère aux communes la responsabilité ;entière du développement local. Elle prévoie aussi les canaux financiers nécessaires pour y parvenir : taxes locales, contributions des associations ou encore reversements des revenus miniers. Ce qui manquait jusqu’ici, c’était un mécanisme concret pour inscrire directement les priorités de la santé communautaire dans ces budgets locaux.
C’est là qu’intervient le financement catalytique. Le projet BIRCH était une initiative financée par le Fonds mondial et menée conjointement par le Ministère de la Santé et de l’Hygiène publique de Guinée, via la Direction nationale de la santé communautaire (DNSCMT), et le Ministère de l’Administration territoriale et de la Décentralisation, avec le soutien technique d’Africa Frontline First, Santé Intégrée et CJMAD. Plutôt que de créer une énième source de financement parallèle, ce projet a financé le travail technique et institutionnel nécessaire pour que les communes apprennent à utiliser leurs propres ressources.
Ça a consisté à évaluer les besoins financiers, à coordonner les ministères et les autorités locales, à recenser les recettes disponibles et à transformer les engagements politiques en lignes budgétaires publiques. Les partenaires ont travaillé avec les responsables locaux de dix communes des départements de Kindia et de Mamou pour évaluer les besoins de santé communautaire et les intégrer dans les plans de développement locaux, les programmes d’investissement et les budgets municipaux.
Ce processus inédit a rassemblé tous les acteurs autour d’une question commune : que faudrait-il pour que les communes guinéennes financent elles-mêmes leurs RECO ?
De 2024 à 2025, ce travail a porté ses fruits : dix communes ont officiellement alloué des ressources publiques locales à la santé communautaire. Cet engagement historique permet de sécuriser, sur cinq ans, le financement des salaires de 114 RECO et 15 ASC.
C’est dans leurs budgets municipaux que les collectivités locales définissent leurs véritables priorités publiques. Désormais, la santé communautaire y est inscrite au même titre que les routes, l’eau, l’éducation, ou l’agriculture. Elle n’est plus un simple projet temporaire dépendant de partenaires extérieurs, mais une mission de service public. Bien que la Guinée ait traversé une période d’élections municipales et législatives, les conseillers locaux nouvellement élus ont choisi de maintenir et de soutenir cette dynamique essentielle.
« À Damanakia, les salaires de nos RECO et ASC constituent ce que nous appelons une ligne budgétaire incompressible. Elle est gérée par le trésorier municipal et, chaque mois, avant toute autre dépense, ces salaires sont versés en priorité », explique Ibrahima II Sylla, président de la délégation spéciale de la mairie de Damanakia, l’une des dix communes pilotes. « Aujourd’hui, nous comptons 38 ASC qui interviennent dans l’ensemble de nos quartiers. »

Le succès du projet BIRCH a donné lieu au programme « Renforcement des Acquis Communautaires pour une Intégration Nationale Élargie » (RACINE), une deuxième phase lancée en 2026. En s’appuyant sur les résultats du projet pilote, RACINE étend cette approche à 10 communes supplémentaires dans les régions de Kindia, Mamou et Faranah, doublant ainsi le nombre de communes en mesure de financer localement les soins de santé communautaires. Ce programme permet également à la deuxième cohorte de tirer parti des enseignements tirés par la première.
Pour les RECO comme Yarie, ce changement est profondément concret. Son travail est désormais reconnu comme une responsabilité publique, et non plus comme une mission reposant sur des sacrifices personnels ou sur l’aide extérieure temporaire. « Quand les autorités locales s’intéressent à notre travail et nous soutiennent, nous nous sentons valorisées », confie-t-elle.
Une rémunération stable et prévisible permet enfin à ces agentes de se consacrer pleinement à leur mission, sans dépendre de ce qu’elles peuvent se permettre financièrement au quotidien. Dès lors, le prochain défi ne sera pas seulement d’inciter d’autres communes à s’engager. Il s’agira de faire en sorte que la santé communautaire devienne une composante systématique de la planification, de la budgétisation et des dépenses de chaque collectivité locale.
À quoi ressemble la souveraineté sanitaire
Partout en Afrique, les gouvernements progressent vers la souveraineté sanitaire communautaire. Cela ne signifie pas que les États doivent financer l’intégralité de leur système de santé de manière isolée. Cela implique plutôt que les institutions publiques aient le pouvoir et la capacité de définir leurs priorités, de coordonner leurs partenaires, de mobiliser leurs propres ressources et de décider de leur allocation. Le financement extérieur doit alors servir à renforcer cette capacité, plutôt qu’à s’y substituer.
En Guinée, cette vision s’est traduite par un leadership conjoint des ministères et des communes, désireux de s’approprier pleinement la santé communautaire. Les partenaires ont soutenu la démarche, mais les décisions budgétaires finales ont relevé de la responsabilité exclusive de l’État. Rien de tout cela n’est le fruit du hasard. Le cadre de décentralisation était assez mûr pour permettre aux communes de prendre en charge ces nouvelles lignes budgétaires, et c’est la volonté politique, des ministères jusqu’aux maires, qui a rendu ce succès possible. L’opportunité résidait non pas dans l’invention d’un nouveau mécanisme, mais dans l’intégration de la santé communautaire aux systèmes publics existants. Certes, la Guinée dépend encore fortement des financements extérieurs et les capacités municipales restent inégales : les engagements pris sur le papier doivent désormais se traduire par des décaissements réguliers. C’est pourquoi un retrait des partenaires au moment même où ces systèmes s’enracinent ne favoriserait pas l’autonomie. Cela ne ferait que la retarder.
Concrétiser cette promesse
Yarie comprend parfaitement l’importance de cette transition : « Aujourd’hui, nous bénéficions du soutien de nos partenaires, mais ils ne seront pas toujours là », rappelle-t-elle. « Si les autorités locales continuent à soutenir les RECO, nos activités pourront se poursuivre.»
L’impact des programmes BIRCH et RACINE démontre toute la puissance des financements catalytiques lorsqu’ils sont associés à une assistance technique ciblée et portés par des partenariats régionaux et nationaux solides. C’est le véritable chemin vers la souveraineté sanitaire des communautés. C’est aussi la seule voie qui respecte pleinement la dignité des RECO et ASC, tout en garantissant à chaque pays un système de santé communautaire capable d’offrir de meilleurs résultats sanitaires, aujourd’hui et demain.
Photo en vedette : Bintou Keita, Relais Communautaire (RECO) à Babila, en compagnie de Fanta, une habitante de Sanafran, en Guinée.